Le 4 juin, l’Allemagne et la France ont dévoilé les grandes lignes du projet Gaia-X. L’objectif est de construire « une infrastructure de données fiable et sécurisée pour l’Europe ». 22 entreprises allemandes (BMW, Bosch, Deutsche Telekom, Fraunhofer Institute, Siemens…) et françaises (Atos, EDF, Orange, Safran…) se sont rassemblées pour fournir un cadre à cet écosystème. Mais pour Louis Naugès, l’Europe se trompe d’objectif.

Louis Naugès peut être qualifié de « tonton flingueur ». Ce passionné d’innovations numériques et de leurs potentiels dans les organisations a son franc-parler. Il est vrai qu’il maîtrise son sujet depuis très longtemps : il a créé sa première société, Bureautique SA, en 1980. Enseignant et animateur de séminaires, cet « optimiste numérique » est un Européen convaincu. Le cloud (il a cofondé en 2006 Revevol, la première société de services cloud en Europe) n’a plus de secret pour cet expert, car il suit les développements de cet écosystème depuis une quinzaine d’années. Il ne mâche donc pas ses mots à propos du projet Gaia-X (du nom de la déesse grecque de la Terre).

Ce projet GAIA-X est destiné à donner naissance à un écosystème numérique ouvert dans lequel les données peuvent être mises à disposition, rassemblées et partagées en toute sécurité et confiance. « Grâce à ce concept d’infrastructure de données fédérée, nous permettons à l’Europe de développer son potentiel dans l’économie de la donnée avec un écosystème dynamique », expliquent les concepteurs de ce projet.

Techniques de l’Ingénieur : Le ministre allemand de l’Économie Peter Altmaier a annoncé le lancement du premier projet de cloud souverain à l’échelle européenne, appelé Gaia-X. Quelle est votre opinion ?

Louis Naugès : Vous avez raison de préciser que c’est le ministre allemand qui a présenté ce projet, car il est avant tout allemand. Il a été initié par le ministère de la Recherche d’outre-Rhin ; la France ne fait que rejoindre cette initiative. Elle sera certainement le seul autre pays européen à s’y raccrocher. Ce projet est très structuré et très scientifique, c’est un très gros travail. Mais c’est une catastrophe. J’ai lu les quelque 200 pages excessivement complexes de Gaia-X et je ne comprends pas la motivation ni l’objectif. Même les techniciens n’y comprennent rien !

Pourquoi selon vous Gaia-X serait un échec ?

Ce projet pèche par son ambition à vouloir englober tout ce que l’on peut faire comme informatique dans le cloud avec notamment l’Internet des objets (IoT) et le Edge computing. Or, chaque technologie qui serait intégrée dans Gaia-X est très complexe. Vouloir tout gérer et réussir tout en même temps est une gageure. Et il y aura certainement très peu d’argent dans ce projet. D’ailleurs, aucun chiffre n’est avancé par les Allemands. Gaia-X est avant tout un projet politique. Mais, aujourd’hui, le cloud est un marché mondial.

N’est-ce pas important que l’Europe réagisse face aux géants américains ?

Ce projet arrive en 2020 alors que le secteur du cloud est complètement stabilisé et verrouillé par trois acteurs américains (Microsoft, Amazon et Google) qui font 90 % du marché. Et il y a maintenant, trois géants chinois (Tencent, Alibaba et Baidu) qui débarquent. Et toutes ces entreprises investissent chacune entre 10 et 15 milliards de dollars par an. Tencent vient même d’annoncer 70 milliards de dollars d’investissements en 5 ans pour « rattraper » Alibaba qui est le leader actuel en Chine.

Concernant l’infrastructure dans le cloud, l’Europe ne pourra jamais rattraper son retard. Je ne me satisfais pas de le constater en tant que citoyen européen. Mais c’est la réalité. Avec Gaia-X, l’Europe va encore jeter de l’argent par les fenêtres comme elle l’a fait avec Cloudwatt et Numergy [ces deux fournisseurs de cloud public lancés en 2012 dans le cadre des investissements d’avenir ont dû fermer quelques années après, NDLR], car il y a encore des personnes qui croient (ou qui font semblant) que l’Europe peut relever ce défi.

Que préconisez-vous ?

L’Europe ne peut plus rattraper son retard en matière d’infrastructure dans le cloud. Cependant, elle doit miser sur les applications dans le cloud, ce qu’on appelle le SaaS (Software as a service). Il y a déjà des milliers d’éditeurs SaaS en Europe qui réussissent très bien, notamment en matière de sécurité informatique et de gestion des données.

C’est donc cette industrie, qui a démarré toute seule, qu’il faut aider et soutenir financièrement, car elles ne cessent d’innover et de se développer. Nous avons de fortes compétences avec des entrepreneurs et des développeurs remarquables. Le problème, c’est que ces entreprises se font généralement racheter lorsqu’elles atteignent une certaine taille.

J’ai moi-même une société qui édite des applications qui gèrent des terminaux sous Android et qui tournent sur les infrastructures de Google. Si je n’ai pas une vision mondiale, je n’ai aucune chance de m’en sortir, car le marché hexagonal c’est 10 % du marché mondial pour ce système d’exploitation. Je n’ai pas un discours destructeur, je suis réaliste.

L’État a choisi Microsoft pour l’hébergement du Health Data Hub, cette plateforme française destinée à la recherche sur les données de santé. Ce choix fait polémique. Qu’en pensez-vous ?

Les datacenters de Microsoft sont plus sécurisés que les équivalents français ou européens. Les géants américains protègent leurs infrastructures avec un très haut niveau de sécurité. Personne ne peut faire mieux ; Microsoft a plus de 2 000 personnes à temps complet qui gèrent la cybersécurité. Toutes les données sont chiffrées sur les clouds publics américains, ce qui n’est pas le cas avec tous les hébergeurs de données. Et depuis quelques années, une entreprise ou un ministère peut avoir sa propre clé de déchiffrement ou ajouter une couche de chiffrement.

Source : www.techniques-ingenieur.fr

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